[reflexion] Photo de rue, et photo dans la rue.

Parfois, ça fait du bien de se balader un peu.
En ce moment j'essaye de comprendre le phénomène "street photography", et je n'y arrive pas complètement...

Tu vas me dire : "C'est facile, il suffit de photographier un clochard ou un mec qui traverse un passage piéton, et de bourrinner un traitement noir et blanc à la Daido Moriyama !".
Et c'est vrai : quand on cherche des exemples de "street photography", on tombe très souvent sur ces deux poncifs : la misère, et les gens qui traversent la rue... Et sur un traitement : le noir et blanc très contrasté.

Alors quoi, je m'arrête là ?
Non, je cherche un peu plus loin. Tu m'as donc dit : passage piéton et clodo. A ça je peux rajouter "livreur", "commerçant" et "usager des transports en communs endormi"... Donc l'idée de la photo de rue, c'est de photographier des gens qui soit : 
-n'en n'ont rien à foutre d'être pris en photo.
-ne se rendent pas compte qu'ils sont les sujets d'une image.
-n'ont pas le temps d'interrompre leur occupation pour te mettre un pain dans la gueule.
Dis-donc, ça serait pas super courageux comme pratique ?
Tu trouves que j'en rajoute ? C'est vrai que je n'ai pas parlé des rue bondées et des jolies filles de dos dont on ne voit pas les épaules (je te laisse réfléchir aux choix de cadrages qu'il reste...)

Certains photographes nous proposent un peu plus, parfois une vrai histoire racontée par une image, parfois un élément ou une ambiance que le seul regard du photographe peut rendre exceptionnel.
Mais ça, c'est réservé à un nombre très restreint d'élus, qui ont compris un truc (que j'espère bien comprendre un jour). Des gens qui ne se contentent pas d'une "belle image" avec un "beau traitement", mais qui cherchent vraiment à témoigner, à rendre compte.

La vrai question que je me pose, c'est pourquoi autant de gens s'auto-proclament "street-photographers", est-ce que le fait de faire des photos dans la rue fera de moi un photographe de rue ? Je ne pense pas, en fait je suis sûr que non. 
Alors quand je vois un flot continu d'images sans intérêt narratif, avec un vague intérêt esthétique parfois lié au traitement, qui sont les 3% les meilleurs (ah oui, le "street photographer" fait des centaines d'images, et trie ensuite) de ce que peuvent faire des milliers de petits hipsters avec le matos que leur a offert leur gentille tata, je commence à craindre que cette pratique que je croyais noble devienne vraiment aussi caricaturale que ce que je décrivais plus haut (si, relis, c'était caricatural en fait...).

Heureusement surnagent dans tout ça quelques perles, produites par de grands photographes ou par de parfaits anonymes, qui permettent d'avoir quand même la sensation de ne pas avoir perdu son temps à chercher quand on tombe dessus.

Et moi dans tout ça ( ha oui, parce qu'en fait je veux te parler de moi, encore.).
Moi je pense que je resterai un mauvais "street photographer" tant que  je n'arriverai pas à aborder une balade en ville comme un reportage sur le vif. Les photographes que j'admire sont les reporters, les photographes de rue que j'admire sont les reporters qui font de la photo dans la rue, avec la même émotion, le même sens du cadrage et du point de vue.

Alors oui, je fais des photos dans la rue, et parfois même certains clichés qui pourraient être considérés comme des photos "de rue".
Celui-ci par exemple :



Des gens qui marchent, un traitement noir et blanc sur-contrasté... Mais l'intention est strictement graphique. Je n'ai inclus les personnages que pour donner un peu de vie et une direction contraire à celle donnée par l'ombre de l'arbre. Ils n'ont pas de gros intérêt narratif même si dans 30 ans, si la mode vestimentaire a beaucoup changé il permettront peut être de replacer l'image dans un contexte historique. Ça n'est donc pas une "street-photography", c'est une photo de détail (l'ombre de l'arbre sur la façade.).

Dans les exemples qui suivent c'est encore pire :



Là les personnages ne servent qu'à donner un effet d'échelle par rapport au décors. On est dans des photos qui si elles devaient être classées le seraient dans la rubrique "paysage". Et j'utilise pour les deux le même "truc" : je recadre l'image avec une zone sombre et j'attend que le passant se trouve à l'endroit que j'ai estimé le meilleur pour mettre en valeur mon paysage.

Encore autre chose dans les images qui suivent :



 Là je choisis un point de vue et un cadrage qui rendent abstraites les scènes photoraphiées. Le personnage sur la deuxième image est un cadeau bonus qui a tout de même l'intérêt de ramener une silhouette clairement identifiable dans un décors qu'on a du mal à reconstituer et qui permet du coup de s'arrêter un peu plus longtemps dans l'image. Dans la première c'est le sommet de la tour qui joue ce rôle (seulement pour les lyonnais, pour les autres, tant pis).
Avec ces images je te fais une proposition graphique pure : peu importe quel est le sujet, ce qui compte c'est la globalité de l'image, et le point d'accroche n'est qu'un faire-valoir pour cette composition.

Et si je fouille dans mes archives, ces trois types d'exemples sont ceux qui reviennent le plus : analytique (détails), paysagiste, ou graphique. Je n'ai pas grand chose qui pourrait ressembler à l'idée qu'on se fait de "street photography", ça n'est peut-être pas pour moi.

Alors je vais continuer à épier le travail des photographes qui me plaisent, en espérant en découvrir beaucoup d'autres et finir par me défaire de l'idée que la "street-photo" est devenue un squat de hipsters qui cherchent le grand frisson en photographiant des victimes sans défenses dans les quartiers bobos de leurs cités. Et dans une certaine mesure je vais essayer de ne pas moi-même me glisser dans ce milieu. Si ça arrive je compte sur toit pour bien te foutre de ma gueule !

Et surtout, je vais continuer ma pratique de la photo "dans la rue", ça me plait quand même pas mal.

Salut, et bonne fin d'année.

PS :
Si tu ne sais pas qui est Daido Moriyama, il est toujours temps de te cultiver : là, par exemple.

[théorie] Le temps d'exposition.

Ça fait déjà un petit moment que je t'ai dit : "Voilà, c'est tout pour cette fois, la prochaine fois je m'attarderai sur l'effet du temps d'obturation, de l'ouverture et de la sensibilité ISO sur l'image finale, parce que ça ne change pas seulement l'exposition...".

Alors du coup, je vais commencer. Parlons du temps d'exposition.

"C'est quoi le temps d'exposition ?"
Le temps d'exposition, parfois appelé "vitesse" (pour "vitesse d'obturation"), est le temps pendant lequel la surface sensible de ton appareil photo va recevoir de la lumière pour prendre un cliché.
Plus le temps d'exposition est long, plus il y aura de lumière sur l'image finale : Un temps d'exposition trop court entrainera une image sous-exposée, alors qu'un temps d'exposition trop long produira une image sur-exposée.

Jusque là tout va bien ?


"Hé !? Comment on fait pour le régler ?"
Il y a plusieurs solutions en fonction du mode que tu utilises sur ton appareil photo.
     -en mode manuel : tu as un bouton ou une molette pour le régler. Avec certains appareils tu as même l'aperçu en direct à l'écran de ce que donnera la photo, ou alors un histogramme qui t'indiquera si l'image sera trop claire ou trop sombre avec le réglage que tu utilises.
     -en mode priorité ouverture : tu as un bouton ou une molette pour régler l'ouverture du diaphragme (l'un des autres paramètres qui influence l'exposition), l'appareil s'occupe de la vitesse. Donc si tu veux régler le temps d'expositions, il faudra changer le réglage d'ouverture jusqu'à ce que ton temps d'exposition te convienne : si le temps d'expo affiché est trop long, il faut ouvrir le diaphragme (on réduit la valeur du nombre "f"), et si le temps est trop court, il faut fermer le diaphragme (alors tu fais quoi avec le nombre "f" ?). Là encore, sur beaucoup d'appareils tu as un aperçu de l'image ou un histogramme pour t'aider.
     -en mode priorité vitesse : tu as un bouton pour régler le temps d'exposition, le diaphragme s'ouvre ou se ferme tout seul. Et c'est la même histoire pour l'histogramme et blablabla.
     -en mode automatique, ben c'est automatique...

Et dans tous les modes, tu peux outrepasser la proposition de l'appareil en modifiant la sensibilité ISO : le diaphragme est bien réglé, le temps d'exposition aussi, mais l'image est trop sombre : tu montes la sensibilité ISO. L'inverse marche aussi. Il faut toutefois te méfier des très hautes sensibilités ISO, qui dégradent grandement la qualité des images.

"Et à part ça, ça change quoi ?"
La luminosité de l'image est l'un des trois effets liés au temps d'exposition. les deux autres étant :
-la netteté ou le flou des sujets mobiles.
-la netteté ou le flou des sujets fixes.

"les sujets mobiles ?"
C'est malin, aujourd'hui tu as décidé de photographier un cheval en train de sauter une barrière. Et comme tu veux toujours faire ton intéressant, tu as décidé qu'il devrait être parfaitement net...
Alors comment tu fais ? Et bien tu choisis un temps d'exposition assez court pour que le mouvement soit figé.

Dans l'exemple qui suit, on a une pose de 1/5000sec, ce qui est très largement suffisant pour figer n'importe quel mouvement, ou presque. 



J'aurai pu rallonger un peu le temps d'exposition sans prendre trop de risques, 1/2500 sec pour ce genre de mouvement est largement suffisant.

Maintenant tu veux montrer le mouvement sur ta jolie photo de rivière ? Alors il te faut un temps d'exposition suffisamment long pour laisser les éléments mobiles se déplacer pendant que la lumière impacte la surface sensible.

Pour l'image suivante le temps d'exposition est de 1/15sec.



L'effet ici est efficace pour montrer la vivacité du torrent. En allongeant encore le temps d'exposition, tu perds cet effet de vitesse pour un effet vaporeux, comme sur ces images par exemples, qui ont demandé des poses de plusieurs secondes :




On peut se servir de ce réglage pour différents effets. Sur l'image suivante je m'en suis servi pour rendre flous les personnes qui déambulaient :





Pour celle ci je m'en suis servi pour montrer que le train était en mouvement :



"Et pour les sujets fixes, ça change quoi ?"

Souvent c'est l'accident qui va modifier l'aspect des sujets fixes : le temps d'exposition est très long, et tu vas bouger pendant la prise de vue, il en résultera une image qui sera floue. On appelle ça communément un "flou de bougé". 

Tu pourras néanmoins te servir de cet effet pour montrer la vitesse de ton sujet : il s'agit de suivre ton sujet, mettons un cycliste du tour de france, et de continuer à bouger l'appareil dans le sens du mouvement durant un temps d'exposition suffisamment long. Il en résultera une image sur laquelle le sujet sera net, et l'arrière plan flou. Je n'ai pas d'exemple personnels à te montrer, mais si tu tapes "photographie filé" dans un moteur de recherche, tu verras de quoi je parle. 

"Et c'est tout ?"

Non, il y a d'autres usages : certains lancent leur appareil photo en l'air pendant le temps de pose, d'autres s'amusent à zoomer pendant celui-ci, les effets seront alors durs à maitriser mais peuvent donner des résultats pparfois intéressants.

Tu peux aussi jouer avec ton flash pendant le temps d'exposition. L'usage courant, c'est de programmer l'appareil pour que le flash se déclenche à la fin du temps d'exposition, pour figer la fin d'un mouvement : L'ensemble de ce mouvement sera alors flou, et l'éclair du flash permettra une image parfaitement nette du dernier instant. C'est assez souvent utilisé pour des photos de sport, pour les photos d'ambiances festives etc... Le réglage du flash pour ce genre d'effet s'appelle "synchronisation lente second rideau" ou "rear". On peut aussi synchroniser le flash sur le "premier rideau" ("slow"), et celui ci se déclenchera au début du temps d'exposition.
Sur l'image suivante, j'ai encore plus déconné que dans le paragraphe précédent : j'ai programmé une pose de 30 secondes, et ai demandé à mon modèle de se déplacer et de se balancer un coup de flash dans la gueule de temps en temps à l'aide d'un flash externe. L'effet "fantôme" est du au fait que le flash est directionnel et que certaines parties d'Alexandre n'ont pas été exposées et n'apparaissent donc pas sur l'image. L'arrière pla apparait car les lumières étaient assez vives pour impacter le capteur, et elles sont floues car j'ai bougé pendant la prise de vue. 



Je vais m'arrêter là pour le moment, si je continue je vais me perdre, donc je risque de te perdre aussi...

Un jour où l'autre je te parlerai de l'effet de l'ouverture sur l'image finale. Ou alors je commencerai par l'effet du réglage de la sensibilité ISO, parce que c'est plus facile...